Carte des relations et de l’héritage de l’École de Salamanque avec l’économie et le droit.
L’École de Salamanque représente l’un des mouvements intellectuels les plus influents de l’histoire de la pensée occidentale. Au cours des XVIe et XVIIe siècles, un extraordinaire réseau de théologiens, de juristes et de philosophes s’est développé à partir de l’Université de Salamanque – et d’autres institutions comme Alcalá et Coimbra – avec des idées fondamentales qui ont jeté les bases de l’économie moderne, du droit international et de la philosophie morale.
Francisco de Vitoria (1483-1546) est la figure centrale et fondatrice de l’École. Disciple de la pensée thomiste, il renouvelle le droit naturel et pose les bases du droit international et de la théologie morale modernes. Ses précurseurs intellectuels directs furent saint Thomas d’Aquin (1225-1274), dont la philosophie scolastique inspira toute l’école, et François de Vitoria l’Ancien, qui influença le renouveau de la pensée thomiste.
La carte intellectuelle de l’École de Salamanque
La première génération de disciples directs de Vitoria était dirigée par Domingo de Soto (1494-1560), qui développa la théorie de la valeur, la justice sociale et la théorie monétaire, et Melchor Cano (1509-1560), qui systématisa la théologie et la méthode scolastique, influençant ainsi toute l’École. Ses disciples directs les plus importants furent Martín de Azpilicueta (1492-1586), qui développa la théorie quantitative de la monnaie, et Tomás de Mercado (1525-1575), qui étudia le commerce, l’usure et l’éthique des affaires.


L’héritage économique de l’École de Salamanque
La contribution la plus révolutionnaire de l’École de Salamanque à la pensée économique fut le développement d’une théorie de la valeur subjective. Les scolastiques salmanquins rejetaient l’idée selon laquelle le prix des choses était déterminé par leur nature intrinsèque ou par le coût de production, et affirmaient que la valeur naît de l’estimation que les hommes font des biens en fonction de leur utilité et de leur rareté. Tomás de Mercado, Diego de Covarrubias et Luis de Molina ont développé ces principes avec une précision analytique remarquable pour leur époque.
Martín de Azpilcueta a également formulé une version primitive de la théorie quantitative de la monnaie lorsqu’il a observé que l’arrivée massive des métaux précieux américains avait fait monter en flèche les prix en Castille. Cette intuition, développée des siècles plus tard par David Hume et Milton Friedman, place l’École de Salamanque à l’origine de la macroéconomie moderne. Luis de Molina, pour sa part, a analysé les marchés du crédit, la légitimité des intérêts et la nature de la monnaie avec une sophistication qui anticipait les débats du XVIIIe siècle.
Joseph Schumpeter, dans sa monumentale Histoire de l’analyse économique (1954), a reconnu les scolastiques espagnols comme les fondateurs de l’analyse économique scientifique, affirmant que leurs contributions surpassaient en rigueur celles de nombreux économistes ultérieurs. Cette réhabilitation académique a placé l’École de Salamanque comme un maillon fondamental dans la chaîne qui va de la scolastique médiévale à Adam Smith et à l’économie classique.
L’héritage juridique : droit international et droits de l’homme
Francisco de Vitoria est universellement reconnu comme l’un des pères du droit international moderne. Dans ses Relectiones, et notamment dans la Relectio of Indis (1539), il développe le concept de ius gentium – droit des gens – comme un ensemble de normes applicables à toutes les nations et à tous les peuples, quelle que soit leur religion ou leur culture. Vitoria soutenait que les Indiens d’Amérique étaient des sujets de droits naturels et que ni le pape ni l’empereur ne pouvaient légitimement les priver de leurs territoires ou les soumettre à la servitude.
Ces principes, considérés comme radicaux à l’époque, anticipaient de plus de quatre siècles la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. L’École de Salamanque a posé les fondements philosophiques de l’égalité juridique entre les peuples, de la légitimité limitée de la guerre et de la protection des non-combattants, principes qui constituent aujourd’hui le noyau du droit international humanitaire.
Francisco Suárez a ajouté à cet édifice juridique la doctrine de la souveraineté populaire et du droit de résistance : le pouvoir politique émane du peuple, qui le délègue sous conditions aux dirigeants, et peut le révoquer s’ils en abusent. Cette théorie a directement influencé John Locke, le constitutionnalisme anglais du XVIIe siècle et, à travers eux, la Révolution américaine et la Révolution française.
L’influence de l’école de Salamanque sur la pensée moderne
La chaîne d’influences qui commence à l’École de Salamanque s’étend sur quatre siècles d’histoire intellectuelle. Hugo Grocio, considéré comme le fondateur du droit international moderne, buvait directement aux sources de Salamanque et reconnaissait sa dette envers Vitoria et Suárez. Samuel Pufendorf et John Locke ont développé la tradition du droit naturel que les scolastiques avaient systématisée. Adam Smith a lu les casuistes moraux espagnols à travers Francis Hutcheson et les moralistes écossais, incorporant dans La Richesse des nations des notions de valeur, de prix et de justice de marché qui font directement référence au débat de Salamanque.
Au XXe siècle, l’École autrichienne d’économie – Mises, Hayek, Rothbard – revendiquait explicitement l’héritage des scolastiques espagnols, soulignant que la théorie subjective de la valeur et l’analyse du processus de marché étaient déjà présentes dans leurs travaux. Murray Rothbard a écrit que l’école de Salamanque constituait « la première floraison de la science économique moderne ». Cette reprise a consolidé la place des penseurs salmanquins comme précurseurs incontournables de la tradition libérale en matière d’économie et de philosophie politique.
La validité actuelle de la pensée de Salamanque
Au XXIe siècle, l’héritage de l’École de Salamanque est étudié dans les facultés de droit, de théologie, de philosophie et d’économie du monde entier. Des centres de recherche en Espagne, en Allemagne, aux États-Unis et en Amérique latine travaillent sur l’édition critique de ses textes et sur l’analyse de leur influence. Le débat sur les droits de l’homme, la justice mondiale, l’éthique des affaires et les limites du pouvoir politique continue de s’appuyer sur les arguments développés par Vitoria, Soto, Azpilcueta et Suárez il y a cinq siècles.
L’École de Salamanque n’est donc pas un épisode clos de l’histoire de la pensée. C’est une tradition vivante qui continue de remettre en question les problèmes fondamentaux de la coexistence humaine : quel prix est juste, quelle guerre est légitime, quels droits sont inaliénables, quelles sont les limites du pouvoir. Sa validité est la meilleure preuve de la hauteur intellectuelle atteinte par cet extraordinaire groupe de penseurs issus des classes de l’Université de Salamanque.

